En 2010, Peter Turchin publiait dans la revue Nature une prédiction jugée délirante : les États-Unis allaient connaître, aux alentours de 2020, un paroxysme d'instabilité sociale et politique.
Dix ans plus tard, le Capitole était envahi, George Floyd mourait sous le genou d'un policier, et une pandémie fracturait une société déjà à vif. Turchin n'avait pas deviné.
Il avait calculé. Aujourd'hui, alors que l'Europe tremble, que les démocraties chancellent et que Trump est de retour à la Maison-Blanche, son livre Le Chaos qui vient s'impose comme la grille de lecture la plus redoutable de notre époque.
existe des livres que l'on lit avec malaise. Non pas parce qu'ils sont mal écrits, mais parce qu'ils sont trop justes. Le Chaos qui vient, de Peter Turchin biologiste russo-américain reconverti en historien quantitatif est de ceux-là.
Traduit et préfacé en français par Peggy Sastre, il se présente comme la synthèse d'une vie de recherche consacrée à une question vertigineuse : les sociétés humaines obéissent-elles à des lois structurelles prévisibles, comme les populations animales ? Et si oui, où en sommes-nous dans le cycle ?
La réponse de Turchin est sans ambiguïté. Nous sommes dans une phase de désintégration. Et le pire, selon ses modèles, pourrait encore être à venir.
Nous sommes en mars 2026. Donald Trump est installé pour son second mandat présidentiel. En Europe, les partis d'extrême droite gouvernent ou co-gouvernent dans une douzaine de pays.
En France, la Ve République grince sous le poids d'une défiance institutionnelle historique. En Allemagne, l'AfD s'est hissée au rang de deuxième force politique nationale. Au Royaume-Uni, le Brexit a laissé des cicatrices économiques et identitaires profondes.
Partout, le sentiment que « quelque chose est en train de se casser » est palpable. Peter Turchin, lui, ne parle pas de sentiment. Il parle de données.
Né en 1957 à Obninsk, au cœur scientifique de l'URSS, fils d'un physicien-dissident exilé aux États-Unis en 1977, Turchin a d'abord étudié les cycles de population chez les coléoptères, les rongeurs et les ongulés.
Quand il comprend que ces mêmes outils mathématiques peuvent s'appliquer aux sociétés humaines, il fonde en 2003 une nouvelle discipline : la cliodynamique du nom de Clio, muse de l'Histoire. Depuis lors, lui et son équipe ont constitué CrisisDB, une base de données recensant des centaines d'États ayant traversé des crises majeures depuis cinq mille ans. Les résultats sont saisissants de cohérence.
« L'histoire n'a rien d'une bête succession d'événements. Une science de l'histoire est non seulement possible, mais précieuse : elle nous permet d'anticiper l'effet de nos choix collectifs. » Peter Turchin
I. La mécanique du chaos : deux forces jumelles.
Le modèle de Turchin repose sur une architecture d'une apparente simplicité, mais d'une puissance explicative redoutable. Deux forces, agissant en synergie, suffisent à expliquer l'essentiel des crises politiques majeures de l'histoire humaine.
La première est l'appauvrissement des classes populaires. Lorsque les salaires réels stagnent ou régressent, lorsque la part de la croissance économique capturée par les travailleurs se réduit inexorablement, le mécontentement s'accumule.
Ce mécontentement ne produit pas immédiatement la révolution il constitue ce que Turchin appelle un « potentiel de mobilisation des masses » : une énergie brute, latente, inflammable.
La seconde force est la surproduction d'élites. Lorsque le nombre d'individus fortunés, ambitieux, aspirant aux postes de pouvoir croît plus vite que le nombre de postes disponibles, les conflits intra-élites s'intensifient.
Les perdants de ce « jeu des chaises musicales » les contre-élites frustrées sont alors prêts à enfreindre les règles du jeu démocratique pour accéder au pouvoir. Ce sont eux, et non les masses, qui déclenchent les crises politiques majeures.
C'est la conjonction de ces deux forces masses appauvries et élites surnuméraires qui produit les révolutions, les guerres civiles, les effondrements d'État. Séparément, chacune est gérable. Ensemble, elles forment ce que Turchin appelle un cocktail explosif.
II. Les États-Unis : le laboratoire grandeur nature
Turchin ancre son analyse empiriquement dans les États-Unis contemporains. Les chiffres sont accablants. Entre 1983 et 2019, le nombre de décamillionnaires américains individus dont le patrimoine dépasse dix millions de dollars a été multiplié par dix, passant de 66 000 à 693 000. Dans le même temps, les salaires réels des travailleurs non qualifiés ont stagné pendant quarante ans.
Et l'espérance de vie moyenne des non-diplômés américains a commencé à décliner avant même la pandémie de COVID-19 phénomène quasi unique dans les pays développés.
Le coût moyen d'une campagne victorieuse à la Chambre des représentants est passé de 400 000 dollars en 1990 à 2,35 millions de dollars en 2020. Au Sénat, de 3,9 millions à 27 millions. La surenchère est le signe clinique d'un système en surchauffe.
« Trump n'est pas la cause de la crise. Il en est le symptôme le plus visible l'esquif pris sur la crête d'un raz-de-marée structurel. »
L'ascension de Donald Trump que son retour triomphal en 2024 confirme illustre parfaitement ce mécanisme. Aspirant à l'élite typique, il a su mobiliser le mécontentement d'une classe populaire appauvrie, tout en jouant le jeu de la contre-élite qui enfreint les règles.
Lors des primaires républicaines de 2016, dix-sept candidats se sont affrontés un record absolu, reflet direct de la surproduction d'élites. En 2024, le scénario s'est répété, aggravé.
Ce que Turchin nous dit est brutal : peu importe Trump lui-même. Ce qui compte, c'est que les conditions structurelles qui l'ont produit inégalités massives, élites surnuméraires, masses appauvries non seulement persistent, mais se renforcent. Un autre Trump surgira, peut-être encore plus radical, si ces forces ne sont pas désamorcées.
III. L'Histoire comme miroir : quand le passé éclaire le présent.
L'un des atouts majeurs du livre est sa mise en perspective historique. Turchin plonge le présent dans le flux long de l'histoire humaine. Et les parallèles sont vertigineux.
La France médiévale du XIVe siècle ? Une surproduction d'élites nobles combinée à un appauvrissement massif des paysans. Résultat : la guerre de Cent Ans, la Jacquerie, l'effondrement de l'État en 1360. L'Angleterre de la guerre des Deux-Roses (1455-1485) ? Même mécanique : élites excédentaires revenues de France, masses épuisées, violence intra-élites portée à son paroxysme.
La Chine des Taiping (1850-1864) ? Un système d'examens mandarinaux incapable d'absorber tous les aspirants dont Hong Xiuquan, recalé quatre fois à l'examen impérial, qui canalisera sa frustration dans la plus sanglante guerre civile de l'histoire humaine : entre 30 et 70 millions de morts.
La Révolution française elle-même peut se lire à travers ce prisme : une noblesse surnuméraire, des bourgeois ambitieux exclus du pouvoir, un Tiers État appauvri, une monarchie fiscalement à bout. Les ingrédients sont les mêmes.
La Terreur, la montée de Napoléon : autant de contre-élites frustrées cherchant leur place dans un système à bout.
Ces parallèles ne sont pas des métaphores rhétoriques. Ils sont le résultat d'une analyse statistique formelle portant sur des centaines de cas historiques. C'est ce qui donne au propos de Turchin une force que n'ont pas les analyses politiques ordinaires.
IV. L'Europe en 2026 : à l'heure du diagnostic
Les modèles de Turchin s'appliquent à toute société complexe organisée en État. Et ce que l'on observe en Europe en mars 2026 mérite d'être passé au crible de la cliodynamique.
Le tableau est préoccupant. En Allemagne, l'AfD a dépassé les 20 % aux élections fédérales de 2025 et s'impose comme la deuxième force politique du pays.
En France, le Rassemblement National a réalisé son meilleur score historique aux législatives de 2024, forçant la création d'un gouvernement minoritaire instable signe classique d'une défaillance de l'autorité centrale. En Hongrie et en Italie, des dirigeants illibéraux sont solidement installés au pouvoir.
Ces évolutions ne sont pas des accidents. Partout en Europe, les inégalités se sont creusées depuis les années 1980. Partout, une classe moyenne éduquée et ambitieuse voit ses perspectives se réduire surproduction d'élites diplômées sans débouchés à la hauteur de leurs attentes. Partout, des classes populaires se sentent abandonnées par des élites dirigeantes perçues comme déconnectées.
La France illustre ce schéma avec une clarté particulière. Les Gilets jaunes de 2018-2019 représentaient exactement la mobilisation des masses appauvries décrite par Turchin une révolte viscérale contre la « pompe à richesse » perçue comme confiscatoire. Le mouvement a été maté par un État encore suffisamment fort. Mais comme le note Turchin lui-même : « Si j'appartenais à la classe dirigeante française, je ne dormirais pas sur mes deux oreilles. »
« La France résiste encore. Mais les forces structurelles qui ont produit les Gilets jaunes ne ont pas disparu. Elles se sont accumulées. »
V. La pompe à richesse : le mécanisme central
Au cœur du système décrit par Turchin se trouve la « pompe à richesse » : le mécanisme par lequel les gains de la croissance économique sont progressivement captés par les élites au détriment des classes populaires.
Aux États-Unis, depuis les années 1970, le salaire relatif des travailleurs leur rémunération exprimée en proportion du PIB par habitant a été quasiment divisé par deux. Dans le même temps, la fortune des 1 % les plus riches a explosé. Ce n'est pas une coïncidence : c'est un transfert.
Les conséquences biologiques et sociales sont saisissantes. Entre 2000 et 2016, les « morts de désespoir » suicides, overdoses, maladies liées à l'alcool ont augmenté de façon spectaculaire chez les Américains non diplômés. L'espérance de vie de ce groupe a reculé. C'est l'image la plus brutale de ce que signifie l'appauvrissement des classes populaires dans une société riche.
En Europe, la tendance est identifiable. En France, le pouvoir d'achat des ménages les moins aisés a stagné depuis vingt ans, tandis que les grandes fortunes ont continué de croître. Au Royaume-Uni, les banques alimentaires se multiplient dans un pays qui reste l'une des cinq premières économies mondiales.
VI. Contre-élites et populisme : une lecture renouvelée
L'un des apports les plus originaux de Turchin est sa lecture du populisme. Là où la plupart des analystes voient une manipulation des masses ignorantes par des démagogues habiles, Turchin propose une lecture structurelle : les leaders populistes sont des contre-élites frustrées, qui canalisent le mécontentement des masses appauvries pour renverser les élites établies.
Viktor Orbán en Hongrie, Marine Le Pen en France, Giorgia Meloni en Italie : ces trajectoires ont en commun d'être portées par des individus qui se sentaient, à un moment donné, exclus du cercle du pouvoir légitime. Des aspirants frustrés, au sens précis que Turchin donne à ce terme.
Et leur idéologie est secondaire. Turchin insiste sur ce point : ce qui compte n'est pas le contenu des slogans, mais la dynamique sociale qui les produit. Les bolcheviques criaient « La terre aux paysans ! » et ont imposé la collectivisation forcée dix ans plus tard. Les populistes d'aujourd'hui crient « Rendre sa grandeur à la nation » et servent, une fois au pouvoir, des intérêts oligarchiques. L'idéologie est le véhicule. La surproduction d'élites est le carburant.
Après le chaos, quoi ?
Turchin n'est pas un nihiliste. Son livre ne se referme pas sur un horizon apocalyptique sans issue. L'histoire qu'il raconte est aussi celle de sociétés qui, confrontées à des crises majeures, ont parfois trouvé les ressources pour se réformer et ont évité le pire.
L'Angleterre du XIXe siècle est son exemple le plus frappant. Confrontée à une situation révolutionnaire en 1830 les mêmes ingrédients structurels qui avaient produit la Révolution française quarante ans plus tôt elle parvient à l'éviter. Comment ? Par une série de réformes progressives : le Reform Act de 1832, l'abolition des Corn Laws en 1846, les premières lois sociales des années 1870. Des réformes imparfaites, arrachées sous la pression — mais des réformes quand même.
La leçon de Turchin est claire : les sociétés ne sortent pas des crises par l'opération du Saint-Esprit, ni par la grâce de dirigeants providentiels. Elles en sortent par l'action concertée de groupes coopératifs, dirigés par des leaders pro-sociaux, capables de mettre en place les réformes structurelles qui s'imposent : stopper la pompe à richesse, réduire les inégalités, restaurer la confiance dans les institutions.
« Des sociétés sont déjà arrivées à ce même carrefour. La route a parfois conduit au carnage. Mais elle a aussi débouché sur des lendemains bien plus radieux. » Peter Turchin
En 2026, alors que les démocraties occidentales vacillent et que la confiance dans les institutions continue de s'effriter, ce message résonne avec une urgence particulière. Le Chaos qui vient n'est pas une prophétie de malheur. C'est un manuel de survie pour sociétés en crise à condition de le lire avant que le manuel ne devienne une épitaphe.
Peter Turchin, lui, continue de travailler. Il affine ses modèles. Il étend son analyse à dix pays contemporains, dont la France. Les résultats seront publiés. Peut-être qu'ils nous donneront encore quelques années pour agir.
Peut-être.
Note : Lecture indispensable pour tout décideur, chercheur ou citoyen engagé.
Préface de Peggy Sastre. Thèmes : Cliodynamique · Inégalités · Surproduction d'élites · Instabilité politique · Sciences de la complexité.
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